29 nov. 2009
Je me souviens
Je me souviens, il me disait souvent, presque tous les jours en fait, "Mû je t'aime". Et moi je ne l'entendais pas.
28 sept. 2009
Je me rappelle
Je me rappelle cette petite maison biscornue au fond de l'impasse des Souhaits, qu'il retapait pour nous disait-il, et où je n'ai jamais dormi. Je me rappelle ce 1er novembre quand ma jalousie a explosé tel un pain de dynamite. Je me rappelle son immobilité de statue alors que je cognais sa poitrine de mes poings de jeune fille à peine sortie de l'adolescence et déjà presque mère. Je me rappelle cette cavalcade dans les rues du 20e arrondissement et j'entends encore sa voix criant "reviens" alors que je dévalais déjà les marches du métro Alexandre Dumas sans me retourner. J'ai toujours couru plus vite que lui.
22 août 2009
Les moules
J'avais quoi, 8, 9 ans pas plus. J'étais en vacances dans le nord, chez ma tante qui était aussi ma marraine. C'est la seule fois où j'y suis allée. D'habitude, c'était chez ma grand-mère à Lille, ma "méméralil" comme je l'appelais, une femme admirable, pudiquement pieuse, et d'un humour féroce, qui avait élu domicile près de la Deule, nostalgique qu'elle était de son ancienne vie de marinière. Va savoir pourquoi, elle m'avait surnommée Zaza et tout le monde là-bas m'appelait Zaza. Chaque année, quand j'arrivais dans le Nord, je changeais d'identité.
De ces vacances chez ma marraine, j'avais tout oublié. Tout scotomisé comme on dit. Je n'avais conservé que l'odeur... l'odeur des moules marinières. Jusqu'à l'âge de 30 ans où 3 ou 4 scènes ont resurgi de ma mémoire au cours d'une thérapie de groupe.
La première scène se passe avec ma cousine qui avait le même âge que moi. Nous sommes accroupies dans de hautes herbes, je me souviens qu'elles étaient hautes ces herbes, culottes baissées, une herbe à la main en train de nous chatouiller le sexe, en riant et en échangeant nos impressions. Chacune son herbe, chacune son sexe. Quand une sorte de beuglement nous a obligées à lever la tête : ma tante, sa mère, là juste au-dessus des hautes herbes, les yeux exorbités, la bouche grande ouverte. Tiens, on aurait dit le fameux tableau de Munch. Je déteste ce tableau.
La seconde scène, c'est le repas du soir. Je n'avais pas faim, ça je m'en souviens. Mais on me force à manger des moules et ensuite une banane. Je sens encore la banane qui restait bloquée, là, juste à l'entrée de ma gorge, taquinant ma luette, et j'entends encore ma tante qui disait "avale tout".
La troisième scène nous voit à genoux, ma cousine et moi, devant le lit, mains croisées, probablement obligées de réciter un quelconque acte de contrition, dont j'ignorais hélas les paroles. Et en ch'ti je ne connaissais que la chanson "dors mon tiot quinquin". Lorgnant discrètement sur ma cousine qui avait l'air de savoir de quoi elle causait, j'ai essayé d'imiter ses mouvements de lèvres en prenant un air absorbé.
La nuit, j'ai tout vomi. Les moules, l'herbe, la banane, le sexe, le bon dieu, le tiot quinquin, ma marraine aussi probablement.
Et pendant les 20 années suivantes, j'ai tout occulté. Et personne, étonnamment, ne m'en jamais reparlé. Les (més)aventures sexuelles de Zaza au pays des ch'tis ont été passées à la trappe, reléguées dans le tiroir aux tabous, classées secret déviance. Seule en a émané l'odeur si particulière des moules marinières qui, chaque fois, me donnait des hauts-le-coeur. Jusqu'à cette thérapie de groupe qui m'a permis, non seulement de me souvenir, de décoder moules et banane, mais aussi de m'apercevoir que l'inconscient de certains adultes pouvait parfois être assez tordu. Et là, le petit diable qui est en moi a pensé "bien fait pour elle, elle a dû nettoyer tout mon vomi".
Depuis ? et bien je mange des moules, mais pas marinières, je les préfère au curé, heu... au curry. Mon dieu, pardonnez-moi ce lapsus comme j'ai pardonné à.....
19 juin 2009
Même pas pleuré
Pendant les 18 mois qu'a duré l'enfer engendré par cette foutue maladie de merde, shootée à l' adrénaline 20 h sur 24, mon épée dans une main, mon amour dans l'autre, moi qui pouvais chialer pour des broutilles, un noeud de lacet récalcitrant ou un clou de travers, je n'ai pas pleuré. Mon corps, lui, a dû le faire en loucedé, subrepticement, à mon insu, car j'ai perdu 15 kilos sans m'en apercevoir.
Quand je t'ai vu mort à l'hôpital, alors que, dans ma crédulité, ma naïveté, mon insouciance de rêveuse invétérée ou ma furieuse foi en la vie, je pensais que tu allais t'en sortir, je n'ai pas pleuré. Je me suis mise en colère.
Quand ta mère n'a pas voulu venir à tes obsèques parce qu'elle devait voyager avec ta nièce avec qui elle s'était fâchée la veille, je n'ai pas pleuré. J'ai juste pensé "tiens, tu avais raison, ta mère n'est pas une femme bonne".
Quand les premières flammes ont jailli, je n'ai pas pleuré. J'ai bousculé tout le monde, grimpé comme une flèche les quelques marches menant à l'air libre et me suis heurtée au torse immense d'un nounours métissé appelé Dominique, qui m'a prise dans ses bras sans rien dire.
Quand ta première femme, dont tu étais divorcé depuis des siècles et qui ne se lassait pas de te rabaisser, a traversé majestueusement la salle, toute vêtue de noir, voile de tragédienne y compris, alors que j'étais simplement habillée en arbre, je n'ai pas pleuré. Je t'ai fait un clin d'oeil. Et j'ai failli me taper un fou rire totalement hystérique. Probablement à cause des gouttes euphorisantes qu'on m'avait fait avaler pendant les neuf jours séparant ta mort de tes funérailles.
Quand j'ai entendu les sanglots mélodramatiques de ta nièce, que tu croisais une fois tous les dix ans, et ceux non moins bruyants de ta fille aînée -qui n'était pas la mienne- alors qu'elle t'avait déjà froidement enterré depuis six mois, je n'ai pas pleuré. J'ai eu honte.
Quand les notes du piano de Keith Jarrett ont envahi l'immense salle du crématorium du Père Lachaise et que tes demi-soeurs m'ont regardée comme si j'étais un monstre impie, je n'ai pas pleuré. Je t'ai souri.
Quand tes demi-frères, qui méprisaient ta marginalité et ne sont jamais venus à une seule de tes expositions, m'ont demandé s'ils pouvaient venir à la maison voir tes toiles, je ne suis pas tombée dans leurs bras en pleurant. J'ai juste dit "non".
Quand je me suis retrouvée enfin seule, je suis allée m'étendre sur le lit, notre lit, et, les yeux grands ouverts, j'ai attendu. Et le Cri est sorti. Un cri rauque, immense, lové dans le tréfonds de mes entrailles, dont l'écho résonne encore en moi aujourd'hui, et qui a dû s'étendre sur tout le vingtième arrondissement de Paris.
Pas un voisin n'a frappé aux murs. Pas un flic n'a sonné à la porte.
De toute façon, j'm'en foutais.
04 juin 2009
Le sac à mains
Je m'acheminais joyeusement vers mes 20 ans lorsque j'ai accouché d'une poupée blonde de 1190 grammes. C'était un mardi de mars, il pleuvait des cordes et Paris était immobilisé par une grève des transports. La veille tout allait bien... j'avais rédigé toute la sainte journée des articles sur la pêche en rivière dans le groupe de presse où je travaillais... en sortant du travail j'avais allègrement monter les six étages qui menaient chez Magali, une amie anarchiste qui a viré sa cuti en se mariant... et j'étais ensuite rentrée chez mon amie Monique qui m'hébergeait depuis que je T'avais quitté sur un coup de tête 3 mois plus tôt. Ce n'est que vers 23 h que les "pincements" ont commencé. A 4 h du matin, Monique, lasse de chronométrer mes contractions, m'a expédiée manu militari à la clinique, à une encâblure de l'immeuble. J'y suis allée à pieds, l'air était doux, la nuit tranquille. Là, on m'a allongée sur un lit au beau milieu d'une grande pièce, fait une piqûre et laissée seule. De temps en temps une infirmière passait, regardait et marmonnait des mots mystérieux comme "petite paume" puis "paume" puis enfin "grande paume". La main sur mon sac à mains, je ne disais rien. J'attendais.
Le jour était levé depuis un bon moment lorsque j'ai crié "ça y est, elle arrive". Quelqu'un s'est précipité pour me transporter dans une autre salle. "Laissez votre sac à mains ici" a dit l'infirmière. "Non je le garde". Ensuite, je perds un peu la chronologie des évènements. L'enfant se présente par le siège... le médecin n'est pas là.... ça s'affole dans l'enderneau.... "Poussez" qu'on me dit en me collant un masque à oxygène, que j'enlève illico parce que ça me gêne. "Laissez-moi faire !" que je lui réponds en la repoussant et, malgré la douleur qui me vrille les reins, en me concentrant pour pousser comme si j'avais fait ça toute ma vie. Cinq minutes après, à 11 h 15 très exactement, l'enfant paraît. Dans le silence le plus total. Une infirmière dit "Bon, vous le saviez, c'est une fausse-couche". Je comprends soudain ce que cela signifie. "Vous allez la réanimer tout de suite ou je porte plainte !". Dans le même temps, j'entends la voix de Monique dans le couloir. Je hurle "Monique, au secours, préviens la police, ils me l'ont tuée !". Branle-bas de combat, on s'affaire autour de l'enfant, qui crie enfin, et on la place en couveuse. Puis on s'occupe de moi qui commençais à avoir des crampes dans les cuisses, et une infirmière m'emmène dans une chambre. "Mon sac à mains !" lui dis-je au moment de sortir de la salle. Elle me regarde, éberluée.
Je venais de finir de dévorer mon repas lorsque Tu arrives, trempé jusqu'à l'os. La grève générale des transports t'avait obligé à faire une partie du trajet à pieds, sous une pluie battante. Tu dégoulines de partout. Je ne te demande même pas qui t'a prévenu. Excitée comme une puce, je te dis "Oh si savais comme elle est belle, toute petite, toute petite, avec des doigts comme des allumettes... Tu veux la voir ?". Et je sonne l'infirmière qui arrive illico (à croire qu'elle avait l'oreille collée à la porte), alors que tu es encore en train de dire "non" de la tête d'un air désespéré. Tu la suis sans rien dire et ne reviens que deux jours plus tard.
Attablé au café d'à côté devant un grand verre de cognac, tu regardais tomber la pluie d'un air hagard, ai-je appris par la suite.
10 mars 2009
Quand j'étais petite
J'ai vécu les dix premières années de ma vie dans un hameau surnommé le hameau des fous par les habitants des communes voisines. Les fous.... des garçons âgés 14 à 18 ans placés par leurs familles au Château, transformé en centre psycho-thérapeutique par un psychiatre pas tout à fait comme les autres puisque les fous étaient en liberté.
Si certains villageois changeaient de trottoir en les apercevant, ce n'était pas mon cas ni celui de mes parents : deux de ces fous nous ont servis de nounous, à mes frères et moi, durant plusieurs étés lorsque mes parents étaient absents.
C'est ainsi que j'ai appris, très tôt, à fabriquer un lance-pierres, à tuer des grives d'un seul coup, proprement, sans les faire souffrir, et à préparer un "barbecue" avec des pierres et un morceau de grillage. Le rituel de nos goûters avec les deux fous est encore ancré dans mon souvenir, saupoudré d'un petit frisson d'interdit et de secret puisque mes parents n'en ont jamais rien su : aller piquer des pommes de terre à la cave, les mettre sous la cendre et regarder rôtir les grives, en silence, assis en tailleur autour du feu.
Le rituel des soirées est également inscrit dans ma mémoire : les deux fous dînaient avec nous dans le jardin et, à la fin du repas, l'un d'eux (il boitait je m'en souviens), prenait sa guitare et chantait le répertoire de Bécaud, probablement à la demande de ma mère.
Quand j'écoute la chanson "Mes mains", je suis immédiatement transportée au hameau des fous, là où j'ai passé les plus belles années de mon enfance.
04 mars 2009
Quand j'étais nubile
Lorsque ma mère s'est exclamée en tassant le linge dans la machine à laver "ah ton frère a encore laissé des cartes de géographie dans les draps !", je l'ai regardée bêtement sans rien dire, tout en essayant -vainement- d'imaginer mon frère en train de potasser la nuit à la lueur d'une lampe de poche.
Il détestait l'école.
23 févr. 2009
Une heure de ma vie : exit la poésie
Le téléphone a sonné vers 7 h, je sortais de la douche. "Venez, il n'en a plus pour longtemps." Mais qu'est-ce qu'il me raconte ce connard de toubib ! Il devait rentrer à la maison aujourd'hui, j'avais tout prévu, assistance médicale et tout le bazar, pas facile, mais il voulait "sortir de là" et je n'avais qu'envie de lui faire plaisir.
J'ai sauté dans les fringues qui se trouvaient là, pris mon sac et mon bâton de pélerin à cause de mon genou qui me lâchait traîtreusement depuis quelque temps. En chataignier imputrescible le bâton. L'année précédente, nous nous étions acheté un bâton chacun, aux Puces de Montreuil. Bras dessus, bras dessous, un bâton de chaque côté, regardant droit devant nous, sérieux comme des papes, avec le rire en-dedans, nous arpentions les trottoirs parisiens encombrés. On s'écartait sur notre passage. Les voitures pilaient au feu. Boris Vian chantonnait en boucle dans ma tête "J'suis snob".
Comme le taxi arrivait à St Antoine, je me suis aperçue que j'avais des chaussures de couleur différente. Plates toutes les deux, heureusement. Un vieux fou rire est monté de je ne sais où, et s'est terminé en hoquet quand j'ai vu le regard inquiet du chauffeur dans le rétroviseur.
Après, je ne sais plus, j'ai couru, couru, couru, merde pour mon genou, couru dans les allées, les jardins, les couloirs jusqu'à la chambre. Une momie. Ils me l'ont transformé en momie ! Bandelettes autour de la tête. Les menteurs, les menteurs ! Mort. Mort tout seul. Je ne l'ai pas touché, je ne pouvais pas, ce n'était déjà plus lui, je n'ai pas crié, pas pleuré, pas gémi, rien, je lui ai juste dit "ne t'inquiète pas, monte, je m'occupe de tout". Et je suis sortie. Hagarde.
L'interne, le connard du téléphone, arrivait nonchalamment du bout du couloir. Je me suis précipitée vers lui, le bâton en l' air et j'ai hurlé "assassin, assassin, je suis sûre que vous lui avez donné une trop forte dose de morphine". Il a bredouillé "mais...il en voulait !". "Assassin, assassin ! Il ne fallait pas, vous le saviez, assassin !".
Je devais avoir l'air d'une folle, avec mon bâton brandi comme un sabre, mes chaussures dépareillées et mes cheveux en pagaille qui ressemblaient, en ce matin de mai, à une botte de foin séché en avance sur sa saison.
06 janv. 2009
Même si
C'est avec toi que j'ai envie d'entamer cette première page de l'année 2009.
Même si tu n'es pas là
Même si tu es parti depuis trop longtemps
Même si je te déteste d'être parti
Même s'il m'arrive encore de hurler au ciel à m'en déchirer les tympans que tu es vraiment un sale con d'être mort alors que tu m'avais promis qu'on vieillirait ensemble et, imitant Brel en riant, qu'on deviendrait des
p'tits vieux in-suppor-ta-bleeees.
Idée qui me rejouissait
Même si tout ça
M'aime
C'est quand même avec toi, et toi seul, que j'ai envie de commencer cette première page blanche de l'année 2009.
20 déc. 2008
Je me souviens....
Suite et fin du précédent billet...
"Je me souviens que je n'ai pas tiré sur la cordelette alors que j'avais une faim de loup."
.....
Je me souviens que c'est ce matin-là que j'ai pris conscience qu'il m'était impossible de sonner mon semblable afin qu'il me serve. Comme un esclave.




















