Blogamû

Des mots, des couleurs, des formes, des symbôles, des...des.... Poèmes. Chansons. Slam. Textes déposés à la Société des Gens de Lettres

27 juin 2009

Ne serons-nous plus jamais drôles ?

"La nuit de l'arraisonnement technique se trouve déchirée par l'éclair soudain de la chose. Mais comment comprendre, ne durerait-elle qu'une fraction de seconde, la co-existence de ces deux dimensions hétérogènes ?" (Heidegger).
     C'est cela ! m'écriai-je. C'est cela ! Toute la nuit, Heidegger m'avait hantée. Au réveil, avide, je me plongeais dans son livre et tombais sur cette phrase. Ringard, ô Ringard où vas-tu ? Et toi l'écrivain, où en es-tu ? Traînes-tu ta langueur le long des trottoirs mouillés de ce matin presque printanier, ou tes mots arrivent-ils en effluves saccadés sur le papier, de la prison de ton crâne à la prison de tes doigts ? Où as-tu laissé ta dépouille d'enfant ? Ton astéroïde porte-t-elle le n° B.612 ? Dis-moi, dis-moi ! Avec le pouvoir de la plume, j'irai à leur recherche. Sur quel continent, dans quel monde, quelle dimension as-tu oublié ta dépouille ? A quel Degré de toi-même, à quelle....cassure ?
- "Au secret répond la pudeur" chante un petit bonhomme en équilibre sur une étoile.
Secret : sauvegarde qui réserve l'être authentique (Heidegger). A nouveau j'étais coincée. Cette porte-là je n'avais pas le droit de la forcer. Pas le droit. Comment faire ? De quelque coin que je l'aborde, cet homme mettait une barrière. Barrière idéologique, philosophique ? Survie ? Avais-je le droit ?

- Je dérange vos fourneaux ?
Lôtre était là, présent et non pesant. Prêt à l'envol s'il le fallait.
- Mon enfance est en désordre, Lôtre. Et puis cette nuit vous me posâtes question : votre histoire, celle par laquelle j'ai commencé, votre histoire Lôtre, vous vous êtes bien arrangé pour qu'on n'en sache rien jusqu'à présent. Vous êtes là, vous virevoltez autour de moi, de vous à moi, de moi à vous, mais le lecteur ne sait rien de vous, rien du tout. Qui êtes-vous, d'où venez-vous ?
- Cénesthésie : impression générale d'un ensemble de sensations internes non spécifiques, répond-il.
- Drupe : fruit charnu à noyau, exemple l'abricot, lance-t-elle du tic au tac.
- C'est malin ! Monère, ondine.... la tendresse me déconcerte, la voulez-vous, je vous l'offre ?
- Lôtre ! soyez sérieux. Qui êtes-vous ?
- Je ne suis rien, le voulez-vous ?
- "Personne ne délivre des certificats d'inexistence", récitai-je cioraniquement.
- Votre vie peut être d'une inexistence remarquable et la discipline à être un énorme point d'interrogation.  Nous mettrons à la poubelle les points d'interrogation, sûrs que nous sommes de ne commettre d'erreurs que celles des autres. Amen. Mais c'est de moi !
- Lôtre, votre trémoussement intérieur me comble d'aise, mais là-bas, les autres le mouvement la vie l'ennui aussi et puis toutes ces "choses" que l'on voudrait autres, comme vous Lôtre. Lôtre, vous êtes un autre et c'est ce qui me ravit en vous.
- Alors pourquoi toutes ces questions ? Qui je suis. Quel âge j'ai. D'où je viens. Ce que je fais dans la vie. Etc. Pourquoi ? Je Suis là. Avec vous. Parfois.
- Mais Lôtre, si on Est, on est ensemble, non ? Etre là sur cette terre c'est aussi être avec les autres, non ?
- Vous lisez trop, Loquemû. Tout n'est pas aussi simple ou aussi compliqué, comme vous voulez.
- Alors je ne le saurai jamais ?
- Quoi ?
- Qui vous êtes.
- Vous le savez déjà. Loquemû ne faites pas l'adulte ! Ne faites pas que mon rôle s'arrête à votre propre reflet.....
- Ne soyez pas désagréable, Rien d'argile !

Extrait de "Ne serons-nous plus jamais drôles ?"

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01 juin 2009

Ne serons-nous plus jamais drôles ?

Dans une brasserie parisienne.

Une voix inconnue me sortit brutalement de mes réflexions.
- Quel meilleur remède que d'être soi-même ? Partout l'homme se plaint, la femme geint...
- Geigne-je ?
- Redite-moi ça, redite-le moi !
- Geigneu-jeu ?
Il rit.
- Je vous observe depuis une heure et ça ne s'arrange pas dans mon blue jean, fait sa voix de basse en claquant un accord de guitare sur la dernière syllabe.
Elle le scrute quelques secondes, s'ébroue et dit :
- Bouh ! il fait un vent pas possible et je n'ai pas envie de marcher dedans !
Il lui fallait vite revenir dans le présent, quelquefois ça n'était pas chose commode. Elle ne l'avait pas vu arriver, était-il là depuis longtemps ? Et...que se passait-il donc dans son blue jean ? Prendre le train en marche, vite.
- Votre jupe ressemble à un rideau et j'ai envie de vous tringler, reprit-il.
Il était là, enraciné, et déjà des bourgeons fleurissaient sur ses branches. Il fallait trouver la réplique. Ces longs moments avec Lôtre l'entrainaient parfois trop loin, et puis cette fuite brutale...
- Pourtant le soleil, pourtant la mer, continue-t-il.
- Il y a comme un goût d'insuffisance dans votre amour. Adieu.
Il reste. Le ciel s'ennuie. Je suce mon pouce et attend, m'efforçant de penser ailleurs. Je n'étais pas dans son présent. La fuite de Lôtre me troublait, Jean Baptiste me désarçonnait, et Jésus.....
- Chuchotis, chuintement, lambeaux, marmelade de mots gloutons à la sauce mentholée... Madame, regardez-moi, je vous aime  !
Encore un !
- Je ne suis pas votre côtelette, Monsieur ! Ah ! dieu des Portes, délivrez-nous des avatars et des zigomars !
- Je vous trouve l'esprit basse-cour, rumine-t-il, vexé. Mes mains se lassent en quête de peau et vous me traitez comme une volaille, souffle sans virgule ce drôle d'énergumène.
- Venez m'aimer alors, mais sans provision, et demain, transi d'amour, bourré de virgules aphrodisiaques, agrémenté de formules de nuit enchanteresses, me laisserez-vous enfin ?
- Etes-vous une sainte ou une reine ? lâche-t-il, la mine soudain désespérée. Pourquoi votre geste envers l'homme est-il empreint de méfiance ?
- Au tout début était le siamois, et dieu n'y connaissait rien en anatomie pour confondre côte et qu.... heu... rien ! lance-t-elle en remorque de mots, espèce de nature narcissique nappée de vide !
- Oh moi...narcissique ! Je n'ai qu'une envie : saluer votre croupe chaude en glissements silencieux sous vos cheveux de pluie, étalon lunaire que je suis... je vous offrirai même des jacinthes sauvages mauves comme la tristesse des lavandières un jour d'éclipse de lune.
Finalement, il m'amusait. Tout ce temps pour revenir dans le présent ! Ce livre devenait dangereux.... Oui il m'amusait. Grand, dégingandé, débraillé, les cheveux un peu longs...je le regardais enfin et il sut que jusqu'à présent je ne l'avais pas vu. Trompettiste ? Clodo nouvelle formule ? Saint ? en tous les cas il n'a pas dû s'offrir la carte du français moyen, au fait...français ? j'ai cru déceler un léger accent.
- D'où venez-vous, vermoussu ?
- Qu'importe, dit-il.
Oui qu'importait ? Sans un mot, nous quittâmes la brasserie, l'aube n'était pas loin d'enfanter. Jusqu'au matin, il fit tressaillir sa guitare pour moi rien que pour moi et m'offrit des jacinthes sauvages mauves comme......

Extrait de "Ne serons-nous plus jamais drôles ?".

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10 avr. 2009

Ne serons-nous plus jamais drôles ?

Dans une brasserie parisienne connue

     Il en était à sa première vodka. Etais-je en avance ? Lui en retard ? Cet homme était une énigme pour moi. Pourtant je savais que c'était le personnage idéal pour ma troisième dimension. Il avait connu la bourgeoisie, s'était promené dans le peuple, avait véhiculé ses déraisons sur plusieurs continents à la recherche de la définition exacte du mot "politique", avait utilisé ce mot comme un drapeau, un passe-droit, un braquemard ! avait hésité au seuil de la philosophie, avait commis mariages, adultères et enfants, avait usé sa superbe sur les pierres trop dures des murs de la célébrité pour se retrouver là, chaque soir, à boire ses quelques vodkas, un essaim de minettes aux trousses.
     Peut-être n'avais-je rien compris. Ce qui était fort possible. Il fallait le faire parler. Comment m'y prendre ?
- Avec votre plume, me souffle-t-il, soudain près de moi (avais-je parlé si haut ?). Inventez, inventez-moi, cette aventure ne m'est pas encore arrivée. Vous pourriez commencer par...heu....la lune était d'argent, l'or n'y était pas, par exemple.
- Moi non plus d'ailleurs.
- ?????
- Je n'y étais pas.
     Il rit. C'est un enfant. Il rit et c'est un enfant.
- Sans la mousse de vos yeux, Loquemû, dans l'outrage permanent des parloirs féminins, je me perdrais je le sais. Faites-moi. Inventez-moi. Il n'y a qu'avec vous que je redeviendrai le petit prince.
- Vous connaissez mon nom ?
- Cioran me l'a soufflé un soir d'oubli.
- Ce n'est pas du jeu ! dis-je indignée
- Nous ne sommes pas du jeu, ni vous, ni moi, ni Cioran....
- ....ni Lôtre.
-....et pourtant nous sommes une immense blague ! ça me plait bien.
     Donc, il ne connaissait pas Lôtre. Ni Ringard. Ringard était-il une blague ?

Extrait de "Ne serons-nous plus jamais drôles ?"

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08 mars 2009

Calligraphie

blogamu_jamesB

     Longtemps après encore....il n'y avait Rien. Les mots avaient tari jusqu'à leur propre source. Secs, inutiles, épuisés, ils ne cherchaient plus dans leur signification, dans leur symbolisme, la solution au problème. La solution était ailleurs, elle était dans l'action, dans le mouvement, dans le pas devant l'autre. Et Lôtre aussi était absent. Je n'étais pas drôle aujourd'hui. J'étais. Uniquement. Rien que ça ! Tout un monde. Je suis en végétation, excusez-moi du peu. Ma chance était dans les mots mais même leur dessin final me laissait indifférente, ce noir sur blanc, cette même photo de loin identique. Décrypter. Décrypter.
   - Ne serons-nous plus jamais drôles ? petite fille....
   Lôtre était là, comme d'habitude sans prévenir. Et...non, il ne buvait rien.
   - La puissance de la calligraphie en Chine est d'une telle importance que la calligraphie a surpassé la peinture, me dit-il. Chaque trait horizontal est une masse de nuages en formations guerrières, chaque crochet un arc bandé d'une force rare, chaque point un rocher tombant d'un sommet élevé, chaque bec un crochet de cuivre, chaque prolongement de ligne un sarment vénérable, et chaque trait libre et délié un coureur prêt à bondir.
   Je l'ai regardé. Toujours il m'étonnerait. Toujours ? déjà je l'enfermais dans un toujours, dans mes toujours.
   Il continue, imperturbable :
   - L'écriture symboliserait une perte de présence : l'écriture arrive quand la parole se retire. Que dites-vous de cela mon alberge ? Quand venez-vous me rejoindre sous mes paupières ?
   Il sourit malicieusement. Je ne dis rien. J'écoute sa présence toute entière. Existe-t-il vraiment ou l'ai-je inventé ? Je ne sais plus. Quand finirais-je ce long poème ?
   - Cessez de vous écorcher aux barbelés de vos limites, Loquemû. Les limites sont faites pour étre transcendées surpassées franchies, même au péril de sa propre paix. Le mouvement absolu est défini par le déplacement d'un corps d'un lieu absolu à un autre lieu absolu.
   - Mais...et la région de l'Ailleurs, alors ? répondis-je
   - C'est une autre histoire, vous allez trop vite. Il vous faut tout d'abord parcourir entièrement les dimensions à votre mesure, pour entrer ensuite dans la démesure. Vous êtes chaotique, vous vous enfermez dans un espace clos, vous vous cognez à vos propres barreaux, et, soudain, vous sautez dans la démesure avec une facilité déconcertante, sans suivre le chemin qui mène sagement à...heu....ailleurs.
   - Mais, Lôtre, pourquoi "suivre sagement le chemin qui..." ? J'enfile mes bottes se sept lieues et hop ! voilà c'est facile.
   - Oui, évidemment, vu comme cela....
   Ses yeux riaient.
   - Cela fait plusieurs fois que vous me parlez de sagesse, de prudence...Lôtre.
   - C'est-à-dire que, comment dire ?, en-dessous de l'espace que vous sautez si joliment avec vos bottes de sept lieues, se trouve un endroit dangereux : la Folie. Celle d'où on ne revient pas. Pas la jolie folie douce au petit grain, non, celle qui vous enferme au-dedans de vous-même.
   - J'ai déjà regardé par ses fenêtres il y a longtemps. Je l'ai évitée. Ces jardins-là ne me tentent pas.

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26 déc. 2008

Ne serons-nous plus jamais drôles ?

      Il fallait se remettre "au travail". Une petite errance immobilisée : voilà ce que je suis. Poudreuse immobilité pastel, mignardise embourbée dans les élans fatidiques du mouvement irréversible des planètes, minéral outrage pourpré comme le pouls du monde.....
- On me mande enfin quelque part en ce monde ? Vous m'aviez mué en éternité laconique d'un mortel ennui. Qu'alliez-vous avoir besoin de moi, douce Dame ?
- Essuyez-vous, Lôtre, vous êtes encore tout couvert d'argile.
- Toujours aussi aimable, filandreuse amie. Vous aviez disparu ?
- Le monde matérialo-classique m'avait reprise dans ses filets, murmura-t-elle avec tristesse.
- Loquemû est absente à ce que je vois, fit Lôtre. Dois-je repartir ?
- Non Lôtre, restez. Restez et Loquemû fera surface. Je l'ai délaissée depuis tout un mois. Enfouie au tréfond de moi. J'ai revêtu mon masque de strass et de stress, et arpenté les divers réveillons avec ennui tandis que "Jésus se pavanait dans une robe gorge de pigeon, et, en riant, accusait Judas de n'avoir jamais su plaisanter en sainte gaîté...." (Umberto Ecco). Personne ne comprenait mon sourire demi-teinte ni la transparence de mes yeux. D'ailleurs on n'a jamais vraiment su si la robe dont Hérode a fait vêtir Jésus était pourpre ou blanche, magnificence dérisoire de ce monarque de théâtre qui savait son rôle par coeur depuis le tout début. Quel début au fait ? Et que ne l'a-t-il dit plus tôt ? Le monde ne se serait pas ridiculisé par la croix. Un trône, une couronne, un sceptre : rien ne manquait. Voyez-vous, Lôtre, ce qui me navre c'est l'oubli ou l'ignorance. Noël est devenu mercantile. J'ai enfreint la règle : je n'ai pas apporté de présents. Au nom de Jésus et des rois mages, on rivalise de cadeaux tous plus onéreux les uns que les autres et on oublie que le sang coule encore dans le monde au nom du très saint nom. Jésus n'est que prétexte à commerce.
- Taisez-vous donc....ou personne ne vous lira !
- Et puis, continua-t-elle, imperturbable, on oublie Jean-Baptiste. Jean, vous savez le cousin de Jésus, de quelques mois son aîné, Jean qui a vécu jusqu'à sa "rencontre" avec Jésus en Sachant, en Attendant... certains ont même cru qu'il était le Sauveur. Et pourquoi Jésus n'a-t-il pas "ressuscité" Jean ? Dites, Lôtre, croyez-vous qu'il y ait eu...usurpation d'identité ? Tous deux étaient quand même enfants du Saint-Esprit, non ? Peut-être le Baptiste était-il ressuscité d'ailleurs.... Et si Jésus ne s'était laissé crucifié -l'agneau au lieu de l'enfant- que pour mieux laisser vivre Jean ? J'y vois là une grande mascarade. Qu'en pensez-vous Lôtre ?
- Je pense que ce papier n'est pas un endroit pour parler de cela.
Lôtre avait un visage blême et tendu, que je ne lui connaissais pas.
- Bon, je ne peux plus délirer en paix alors ? Et si ce n'est à vous que je peux confier mes....supputations, à qui d'autre ? Même vous, vous vous fermez dès qu'on touche à Jésus et à la religion, tout devient tabou, on tue pour ça, et merde ! Jésus ne prône-t-il pas la tolérance ? le respect ? J'y perds mon latin si ce n'est mon hébreu ! et puis d'abord je pense que la robe de Jésus était rouge et non pas blanche !
- Et....pourquoi ?
- Parce qu'Hérode n'aurait jamais revêtu Jésus d'une couleur qui symbolise la pureté originelle pour le faire crucifier ensuite tel un criminel
- Le blanc est aussi purificateur, donc cela peut se comprendre.
- Mais le rouge c'est la fusion et la métamorphose !
- Je crois que c'est ensuite qu'un manteau de laine rouge lui fut attaché sur l'épaule.
- Je pense à Jean, l'autre...le chouchou, l'apôtre. Pourquoi Jésus, déjà sur la croix, dit-il à Jean en désignant sa mère, Marie : voici ta mère et à elle, voici ton fils ?
- On ne parle plus de ça,Loquemû !
Et il disparut laissant un relent de colère derrière lui.

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03 nov. 2008

Ne serons-nous plus jamais drôles ?

Mes mots cherchent leur couleur, leur musique, leur rythme. Les mots de tous les jours sont tellement las, il faut les réveiller, les vêtir de strass, les inverser, les déverser, les dénouer, les honorer, les safraniser, les colchiquetiser, les adoniser, les....
- Votre convoitise est infinie, Loquemû.
- ....empourprer, les totemiser, les laisser vivre leur propre vie, leur propre mouvement,les laisser se poser tel l'oiseau sur la branche du verbe, et goûter au fruit de leur légèreté avec le sacré qui leur est dû, des mots humus, des mots clochettes, des mots jazz, des mots trombones, des mots cymbales.....
-
pam-pam-boum-boum
- .....des mots comme des souvenirs en forme de cheveux d'enfants, des mots que nous n'aurions pas pu, pas osé mettre dans le désordre.....
-
Le désordre c'est l'ordre moins le pouvoir, a dit Léo Ferré
-
......des mots trompe-l'oeil, des mots musique, tac tac tac, le tacet s'impose soudain dans partition endiablée et la tablée tapote un tempo bâtard sur le bord de l'assiette//de porcelaine//de Limoges.... par exemple.
-
Ah ?
- Ou bien...heu....une nymphomane sympathique// synchronise ses élans// avant de se laisser aller vers un pasteur//fermenté//et troublé//par la beauté du geste
-
??????
- Un retardataire//remonte le temps à l'endroit//mais s'y perd et décide de//retenter le diable....
-
??
- Là-bas, au bout des mets//une mémée mégalo//se mire dans le monocle de son voisin//qui mélange soudain//ses mirettes/avec celles//des coquilles St Jacques//qui sont dans son assiette //de porcelaine//de Limoges...
- STOP, Loquemû ! Je m'égare, je me retrouve soudain affublé de poésie jusqu'au bout de mon après-midi, comme quoi il faut bien faire attention où l'on met les pieds//les assiettes//de porcelaine//de Limoges//sont fragi....mais que dis-je ? Je suis fou ! Loquemû je suis fou !
- Là n'est pas la question, Lôtre.
De son côté, l'orchestre s'entête et chasse le tacet qui s'en contrefiche et s'en va boire un verre au bar américain d'à côté.
- J'ai perdu ma musique, gémit Loquemû... Lôtre, vous êtes un traitre !
-
Pardon, Madame, c'est parce que je vous aime.
- C'est bien le moment !
- Drôle de festin, murmure Lôtre, désorganisé.
- Rengaine désaccordée,bazar inhospitalier, graine d'imposteur, esquisse épouillée, crotte d'ennui, vous avez tout gâché.
- Mais non, Madame, le jour se couche, il faut ranger les mots pour enfanter la nuit avec respect et béatitude sacrée.
Déjà, il était absent. Parti dans son présent, ayant quitté le mien sur un dernier mot. "Sacrée".
Et la liberté là-dedans ? Je poussais un gros soupir, perdue dans une dimension que je ne maitrisais plus vraiment, masse folle brinqueballée dans un temps imaginaire, à la lisière de l'horizon, dans une région qui ne m'était pas tout à fait inconnue, que je pressentais, mais qui me déroutait pourtant. Impossible de trouver mon propre rythme, d'ailleurs je ne le cherchais plus. Il me fallait retourner dans le monde des Ringard. Pour comprendre peut-être, je ne sais pas, mais il fallait le faire !

Extrait n°... de "Ne serons-nous plus jamais drôles ?"


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02 avr. 2008

Des tentatives littéraires

NE SERONS-NOUS PLUS JAMAIS DROLES ?
Extrait 6.

Dans une brasserie connue (suite)

    La dérision ne me quitte pas, comme un mauvais diable. St John Perse me nargue sans ironie et Cioran me ramène sur terre. Je me sens merveilleusement abstraite. C'est-y pas beau ça, commente un con. Et puis, et puis, tout au long de cet immense parcours violé tant et tant de fois, combien d'autres me nargueront encore, la décadence du verbe je la manie chaque jour, coincée entre un concept et un mythe. Je cabotine mes chiens errants. Et vlan !
    Dans la rue pas une ombre, que celle grandiose d'un arc-en-ciel en mal d'apocalypse. Demain, naîtront des enfants-rois et je pourrai aller me coucher avec quiétude et sans habitude, hanter le couloir cosmique de mes nuits blanches, y voir peut-être -qui sait- un aboutissement : moi-même ! Est-elle pathétique ! Entre mes cuisses plus rien, parti le satin, finie la caresse épidermique de celui, de ceux qui furent un instant, un instant seulement, complices d'une éternité. L'éphémère....Paradis orgastique.
- Fais pas ton Hallier, me souffle Lôtre, venu à la rescousse.
- Bon d'accord. Une limonade, s'il vous plait.
    Et puis, comment voulez-vous que je parle d'un homme connu, célèbre ? Sa vie privée et sa vie politique sont étalées partout, je n'ai plus rien à ajouter. Pourtant, pourtant je pressentais ce fameux Tournant... Me trompai-je ? On verra bien ! Pour l'instant j'invente !
    Le vain des choses me poursuit jusqu'ici comme une immense fatigue chronique de Faire....pour Rien.... Parce que ça ne sert à rien, et ce rien je vous l'offre. Tiens...une idée m'échappe, tant pis. Image fugace et branlante d'un petit rien à peine formé qui déjà n'est plus. Ouvrir tout grand ses tiroirs intérieurs, laisser couler les images, les couleurs, emmagasinées depuis le début des temps -quelle singularité !- depuis le jet de sperme au centre de l'ovule, refaire le chemin des eaux, revoir la muraille de l'utérus, s'alimenter à la paille du cordon d'une substance unique, celle qui nous fera yeux, oreilles, bras, jambes, pour en fin de parcours, rassasiés, nous expulser sauvagement vers une autre aventure, vers l'univers de l'oxygène, de l'air libre, des microbes et des virus. A la rencontre de l'autre. De l'étant, du devenu. Partir....vers les lents cheminements de glaise quand la terre restitue la trace de nos pas, empreintes éphémères nimbées d'hiers.
    Je deviens lyrique ma parole !
- Fais pas ton Hallier, me re-conseille Lôtre, patient.
- Bon d'accord. Une autre limonade, s'il vous plait.

- Lôtre, Lôtre, je n'y arriverai jamais ! Mes doigts peinent, mes mots s'épuisent, et puis...la politique n'est pas mon fort.
- Mon obscur froment, harpe de mes nuits, que vous arrive-t-il ?
- Je ne sais pas, je ne sais pas l'Obscur, heu..Lôtre, je me sens bien pauvre, mon crâne n'est qu'une cloche en chocolat et mes bras ne s'ouvrent plus que spasmodiquement, qu'il est difficile d'être impeccable. Le monde me devient étranger. Soudain, je perds l'Enfance.
    Et puis la perfection ! des mots, des mots, le monde est pourri et un précis de grammaire ne me dira pas le contraire... Disséquer l'écriture jusqu'à la moelle, que vous restituera-t-elle ? Vous rendra-t-elle l'éclat de vos yeux d'antan devant votre premier amour ? la courbe ronde de la joue, la lèvre gonflée de l'adolescence ? vous rendra-t-elle le premier émoi, la sensation soudaine d'anéantissement lors de la rencontre de votre vie ? Non, l'écriture ne restituera rien, si ce n'est l'illusion.
- Respirez un peu, madame, et un poème jaillira. Respirez un peu et le merveilleux surgira. Respirez vous verrez.
- Et puis....Lôtre, que faites-vous dans mon Présent, ici, maintenant ?
- Envie de voyage, madame.
- Je vais finir par être nombreuse ! Cioran, vous. Qui dois-je encore trimballer dans mes bagages ?
"La mort qui change de tunique s'en va nourrir au loin son peuple de croyants, et moi que sais-je encore des routes jusqu'à toi ?"
- St John Perse !!!

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27 mars 2008

Des Tentatives littéraires

NE SERONS-NOUS PLUS JAMAIS DROLES ?
Extrait 5 (suite...)

- Mais n'est-ce pas un peu vous aussi, il y a...dans un autre temps....je veux dire dans les prémices d'un tournant ?
- Vous savez trop de choses, petite fille. Pourquoi vous nommé-je petite fille ?
- Parce que vous n'avez pas d'âge et moi si...peut-être ?
- Peut-être. Non ça n'est pas cela. Vous êtes l'enfance, quel que soit votre âge, c'est cela...vous êtes l'Enfance. Comme c'est doux.
- L'enfance, la dimension du sacré, murmurai-je songeuse. Ne serons-nous plus jamais drôles ? Le monde ne sera-t-il plus jamais drôle ? Dites.....
- Le monde s'épuise, en vains matins désenchantés, en courtes nuits déracinées, en jours qui courent après leur mémoire d'argile, dit Lôtre.
"Les mythes deviennent concepts, c'est la décadence" reprend Cioran caché derrière un nuage.
- Stop ! stop ! arrêtez ! Je ne vous crois pas. Lôtre...dites un mot, un seul !
- Loquemû, ma sotte petite fille insatisfaite, vous voudriez parler une autre langue, inventer un autre langage connu de vous seule, ré-inventer l'histoire et pourquoi pas...refaire le monde ?
- Mais...mais....et le mouvement ? Que faites-vous du mouvement ? m'écriai-je éperdue.

    L'errance change de forme et s'immobilise en cristaux bleutés à l'intersection d'un regard vers l'horizon, cette ligne jamais atteinte. Aux heures pleines de la concentration de la pensée, ne reste-t-il que la falsification des mots ? Sur des pages exquisement blanches et vierges de tout signe distinctif, de tout code dénaturé, de tout symbôle réinventé, me vient le désir fugace de tracer d'énormes points de suspension - avec le rire en dedans.

- Où êtes-vous donc partie ? Il faut finir ce qui est commencé, dit doucement Lôtre.
- Rien n'est commencé, même pas moi, fait Loquemû boudeuse. Boudeuse aux portes de la révolte resquilleuse et sans discipline, la discipline des petits matins, la rigueur haletante de l'écrivain ! beurk !
- Coeur inféodé,va !...
- Coeur, coeur, oui je tourne autour de mon coeur comme un insecte malade, rejetant la peur, la peur du coeur, cogne, cogne aux heures mortes de la nuit de l'autre, qui fuit...en rêves itinérants, en futiles victoires de glandes...
- Un jour il faudra bien se mettre à aimer.
- Cela vous regarde, Lôtre. Et si je m'enfuyais ?
- Encore ? Votre temps n'est pas venu, pas encore. A cette heure du jour, il n'y a pas de pouvoir, il faut attendre le crépuscule. Je suis un guerrier, pas un maquereau (tiens, il cite Castaneda !), aussi je ne vous laisserai pas vous enfuir sans crier au scandale, sans ameuter les couleurs qui nous entourent, sans vous mettre des mots au travers les jambes, des mots-sangsue, des mots-glu, des mots-sagesse...
- Non, pas des mots-sagesse, suppliai-je
- Bon d'accord.

Dans une brasserie parisienne connue

    Il en était à son deuxième verre de vodka, sa tête dodelinait suivant un rythme connu de lui seul. A quoi pense-t-il, me demandai-je, et tout aussi rapidement, j'eus la réponse : il écrit, il écrit dans sa tête. Je connaissais cela. Peut-être pensait-il au Chili aussi ? J'attaquais un morceau difficile, je n'inventais plus un personnage, il allait falloir faire très attention.

    A l'inverse d'Etienne Ringard, il était lui issu de famille bourgeoise. Bourgeoisie rejetée en bloc, vomie jusqu'à ce jour. Bourgeoisie qui l'avait poussé à épouser la "cause du peuple". Ce peuple d'où venait Etienne Ringard. Cette usine où Ringard gravissait péniblement et consciencieusement les échelons, lui l'homme des livres, allait y pénétrer, lui le bourgeois repu de bourgeoisetés, pour vivre la "vraie" vie, celle des ouvriers (comme déjà il était médiatique !).

    Idiot il ne l'était certes pas. Peut-être simplement dérouté ? Je ne sais pas assez de lui pour pouvoir juger. Tous les mots déversés avec talent et lyrisme dans ses livres tendaient à embrouiller le lecteur, afin que celui-ci ne sache surtout pas qui il était vraiment. Pourtant, il s'est longtemps avoué. A 50 ans, son journal intime était déjà publié. Comme un point final. Ou un tournant peut-être ? J'avais mis beaucoup de temps à pénétrer dans ses livres, encore maintenant je les survole avec parcimonie, piochant ça et là les mots qui me paraissaient essentiels. Je buvais littéralement les mots de certains écrivains. Lui, non, il y avait trop de crème Chantilly !
"Comment renoncerions-nous au déploiement de notre liberté, au jeu de notre superbe ?" susurre Cioran à mon oreille.
    L'écrit : symbôle ? héritage ? trop-plein ? message ? à qui pourquoi à quel titre de quel droit ? L'écrit : onanisme ? Je me promène sans conviction parmi les vérités d'un autre. Seule et sans rajout. Avec, pour toute nécessité du Rien au fond de mes poches. En quête d'âme ? Je tourne autour du vocabulaire, du vocable, je cherche ma note. Avec quelquefois une impulsion soudaine : pétrir, pétrir ce tas alphabétisé qui nous sert de code pour en faire jaillir....quoi ? la sculpture poétique ? D'aucuns disent que poésie = musique et que prose = sculpture.

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23 mars 2008

Des Tentatives littéraires

"NE SERONS-NOUS PLUS JAMAIS DROLES ?"
Extrait 5

    "La relativité générale diffère fondamentalement de la relativité galiléenne et de la relativité restreinte : l'espace-temps n'y est plus cette arêne fixée a priori dans laquelle se déroulent les mouvements des systèmes matériels".

Sur le quai

- Je vous attendais, dit-il simplement
- Mon désert est à vous. J'ai laissé mon histoire dans un autre temps et suis prête à toutes les offrandes.
- Qu'ai-je encore à offrir ? que l'espace d'un Rien.
    C'était dit sans tristesse, sans mélancolie. Avec justesse. C'est du moins le seul mot qui me vint à l'esprit.
- Comment faites-vous pour virevolter ainsi d'un temps à l'autre ? reprit-il, le regard soudain animé de curiosité. Ne me dites pas que vous ne savez pas ! Et ne me citez personne de grâce !
- Je.....je crois que j'ai la bougeotte tout simplement, dis-je en riant.
    Il rit lui aussi. Cet homme m'intimidait. Pourtant, je savais que m'étaient permises toutes les audaces, qu'aucune sanction ne viendrait interrompre le cours de mes folies, qu'aucun ennui ne ternirait une seule seconde notre rencontre. L'impression d'être transportée dans la région de l'Ailleurs, sans qu'aucune métaphysique n'entre en jeu, en faisant simplement abstraction de la limite constituée par le présent classique pour pénétrer dans le véritable présent, le sien. Et c'était à moi de faire le premier pas pour Etre dans cet Ailleurs. Lui ne pouvait émettre ni recevoir aucun signal, du moins le croyais-je. Comment se nommait ce Seuil ?
- Certains diront liberté, sourit-il, d'autre folie. A vous de choisir. Peut-être trouverez-vous un autre mot ?
- Faut-il vraiment le qualifier ? C'est à moi que je posais la question.
- Pour le lecteur, peut-être, ironisa-t-il.
- Alors je l'appellerai le Seuil du Secret.
- Cela me convient. Ses yeux brillaient soudain d'un éclat puissant dans lequel je pouvais me mirer tout à loisir.
- Stop ! On ne se reflète pas ! On entre ou pas. On peut pour l'instant rester sur le pas de la porte, si d'autres urgences venaient à vous appeler...qui sait ? Votre belle-mère et son tricot. Les Ringard, ou une autre histoire que je nommerai celle de la 3e dimension.
- Vous voulez dire : comment la réalité dans son ensemble doit-elle être constituée pour qu'il y ait en son sein quelque chose comme la liberté ?
- On appelle aussi cela de la philosophie, enfin, les autres pas moi, dit-il.
- "La liberté est un principe éthique d'essence démoniaque" (Cioran)
- Ha ha ha ! sacré bonhomme ! il vous suit partout comme ça ?
- Heu...oui. Et la solitude ? que faites-vous de la solitude ? Est-ce un mot que vous avez aussi oublié ?
- C'est le nouvel artefact des trop-pensants ! la solitude est un état qui existe en nous depuis la première seconde où l'on a été éjecté du sacro-saint ventre maternel. On ne la côtoie pas, on ne la rencontre pas, on ne la quitte pas. Elle Est. En nous. Pourquoi voulez-vous en faire un être à part, un monde à part. La solitude ne m'inquiète pas, il y a longtemps que nous nous sommes acceptés.
- Mais comment faites-vous pour stagner ainsi dans votre présent ?
- Petite fille, vous posez des questions auxquelles je ne puis répondre. Il faut le vivre ou le non-vivre pour le comprendre.
- Allez....allez dites ! Je vous donnerai quelques matins de mon enfance si vous me mettez un peu sur la voie.
- Comment faites-vous pour me séduire ainsi ? Là est ma question. Peut-être vos mots, votre musique....
- Mes mots sont en désordre et c'est bien ainsi. Un jour, j'ai refusé le langage structuré que l'on m'avait appris. Et puis j'ai lu pour essayer de comprendre ma révolte. Tous reprenaient la même structure infernale, toujours la même : ceci est de la prose, ceci est de la poésie, ceci s'appelle la syntaxe, etc. Résultat, les mots sont tristes. Tristes comme les Ringard. J'ai beaucoup de mal à écrire d'eux, j'ai envie de leur insuffler un peu de folie, rien que dans leurs mots pour voir leur étonnement. Si je le faisais ?
- C'est une idée. Vous croyez que le lecteur comprendra ?
- Tant pis, c'est un risque à prendre. Et puis...y aura-t-il un lecteur un jour ?
- Oui, fait l'autre, heu...Lôtre. Oh vous ! je sens que vous allez me mettre dans la peau d'un personnage !

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18 mars 2008

Des Tentatives littéraires

NE SERONS-NOUS PLUS JAMAIS DROLES ?
Extrait 3

Autre part

    Etienne Ringard n'avait pas choisi son nom, mais s'y était habitué, comme une fatalité, amie chaude et sécurisante, forgée au long des siècles,héritage infernal, lui voilant toute autre dimension que la sienne : la routine. Une routine façonnée au jour le jour ; tout d'abord tas informe, petit à petit émergeait une routine qu'il jugeait plus "élevée", supérieure, la routine du Chef. Chef du contentieux. Pour d'autres, ce titre eut fait rire. Pour lui au contraire, ce titre était une gloire, la récompense d'années d'écharnement à se sortir de son "milieu".
    Issu d'une famille d'ouvriers, pauvres et heureux, déjà à 10 ans le chatouillait l'envie d'être différent, respecté peut-être ? Ou simplement que l'on changeât le regard que, pensait-il, on avait sur lui. Qu'importe à présent.
    Moyen à l'école, moyen en amitié, moyen comme enfant, il s'achemina moyennement dans de courtes études, tomba par hasard dans des amours moyens, s'y maria à 18 ans et perpétua sa moyenne race. Moyenne race ? cela existe-t-il ? se dit l'écrivain en herbe Loquemû en regardant ses doigts.
    "Chaque homme évolue aux dépens de ses profondeurs" gronde Cioran, apparaissant sur le rebord de la fenêtre nord-ouest, celle qui donne sur l'église.
    Réconfortée, elle continua.

    L'usine accueillit Ringard dans sa béante gueule mécanisée, et, consciencieusement il se mit au travail. Méthodiquement, ce futur rouage de la vie moderne devint un robot presque parfait, un robot moyen. Programmé pour gravir doucettement les échelons d'une carrière qu'il considérait comme un idéal : être Chef. Chef du contentieux.
    "Ah ! les délices d'une destinée statistique" grince Cioran. Chutt !! je n'y arriverai jamais !
    Faire. Tel était le programme de Ringard. Aucune poésie là-dedans. Son temps s'appelait durée. Ses mots étaient projet, motif, décision, raison d'agir. Faire, jusqu'à l'échelon qu'il s'était fixé, là se trouvait sa Liberté, encore que ce mot ne fut jamais celui qu'il employât. Peu àpeu cet homme parfait pour l'entreprise, réussit donc à accéder au rang de chef d'équipe, puis chef de service. A ce moment-là, il eut une décision à prendre. En effet de manuel qu'il était, il devait devenir "intellectuel". Objectif : le bureau, les papiers.
    Sa femme, petite bonne femme rondelette et plutôt joviale, supportait satisfaite cet homme pâle et peu causant : il était pour elle un mari parfait. Comment se plaindre en effet d'un homme qui travaillait, avait de l'ambition, ne buvait pas, ne courait pas les filles, tondait la pelouse, la prenait deux fois par semaine (le jeudi et le samedi après le film) dans le lit conjugal et sous les couvertures et avait perpétué leur race par un enfant rose et luisant ? Avait-elle d'ailleurs matière à se plaindre ? Non ! car elle ne connaissait pas le Kamasouthra ! et sa maman ne lui avait rien dit, son papa non plus d'ailleurs, et ses fantasmes encore moins.
    "Les délicats nous laissent entrevoir le moment où les concierges seront harassées par des scrupules d'esthètes" ricane Cioran. Oh ! vous !
    J'ai perdu mon tricot, gémit ma belle-mère, faisant brusquement irruption dans mon bureau.
    La vie d'Etienne Ringard était donc minutieusement tissée -un point à l'envers un point à l'endroit- et seule ma plume aurait pu le faire dévier de son destin. Mais même ma plume arrivait en retard, déjà il était "libre", libre de n'être plus l'encre mais la progéniture de l'encre. Et de ce fait, de grandir tout seul !
   
Il prit donc des cours du soir pour devenir Chef du contentieux (ça existe, ça ?) et il n'honora plus sa femme aussi souvent car il était fatigué. Elle, bonne pâte, lui faisait réciter ses leçons, vêtue de sa chemise de nuit de cotonnade fleurie. Leur fils trimait dur à l'école et sa maman lui faisait apprendre d'avance leçons et devoirs pour qu'il soit intelligent face à sa maîtresse. Et donc pris en considération. Il n'avait pas droit à l'erreur ou à la fatigue, juste celui d'avoir une idole (Johnny). Et de ce côté il ne se privait pas. Il passa son bac sans mention en même temps que son papa passait l'examen de chef du contentieux. Sans mention non plus.
    -"Nous oublions trop vite que nous sommes les épigones du premier pithécanthrope qui se mêla de réfléchir"
    - Môssieu Cioran ! encore un mot et vous allez au piquet !
    -Bon, bon, des carottes et des oignons, je ne dirai plus rien, tant pis pour eux.

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Posté par loquemu à 13:45 - Tentative littéraire 2 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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